
Avant même que le mot « ovni » n'existe, le cinéma avait déjà inventé sa propre soucoupe volante. Retour sur la naissance d'un motif visuel qui allait durablement façonner l'imaginaire collectif.
En 1902, Georges Méliès réalise Le Voyage dans la Lune, considéré comme le premier film de science-fiction de l'histoire du cinéma, adapté librement des romans de Jules Verne et H.G. Wells. Des astronomes y rencontrent les Sélénites, des extraterrestres lunaires facétieux. Le film pose ainsi les bases visuelles de la rencontre avec l'altérité extraterrestre. Il serait pourtant erroné d'y voir un point de départ pour l'ovni : Méliès met en scène des créatures, pas un engin volant en forme de disque. Les deux généalogies, celle de l'extraterrestre et celle de la soucoupe volante, ne se rejoignent que bien plus tard.
C'est un serial d'aventures obscur qui semble détenir la première occurrence cinématographique du disque volant : Bruce Gentry – Daredevil of the Skies, sorti le 10 février 1949 chez Columbia. L'intrigue n'a rien d'extraterrestre : un aviateur enquête sur une arme secrète, un disque volant téléguidé capable de frapper des cibles fixes ou mobiles, orchestré par un agent ennemi surnommé « The Recorder ». L'effet visuel, un simple dessin animé superposé à l'image, est unanimement jugé grossier par les historiens du genre. Mais la forme est là : un objet discoïdal qui vole et menace.
Un an plus tard, The Flying Saucer de Mikel Conrad devient le premier long métrage entièrement consacré au sujet, alors en pleine expansion médiatique depuis l'observation de Kenneth Arnold le 24 juin 1947, qui avait rapporté neuf objets volant en formation, suivie de plus de 800 signalements similaires à travers l'Amérique du Nord. Le film, un thriller d'espionnage tourné en Alaska, imagine des agents soviétiques et américains se disputant une soucoupe qui s'avère être une invention d'un scientifique américain, convoitée par un espion communiste. Aucun extraterrestre : la soucoupe est une invention humaine, et le film s'inscrit d'abord dans l'imaginaire de la Guerre froide plutôt que dans celui du contact extraterrestre.

La réception de The Flying Saucer à sa sortie, en janvier 1950, est franchement moqueuse. Dans le New York Times, le critique Bosley Crowther expédie le film en quelques lignes assassines, ironisant qu'il pourrait continuer à voler sans que la critique ait à s'en soucier davantage. Le ton résume assez bien la réception de ce type de production à petit budget à l'époque : un genre considéré comme mineur, tourné en marge des grands studios (le film est une production indépendante, distribuée par Film Classics), et jugé anecdotique par la presse généraliste. Cette indifférence critique initiale contraste avec la place que le film occupera plus tard dans l'histoire du genre, désormais cité comme jalon de référence par les historiens du cinéma de science-fiction.
La décennie qui suit voit le genre se structurer et gagner en popularité. The Day the Earth Stood Still (1951), adapté d'une nouvelle de 1940, met en scène une soucoupe volante semant le chaos à son atterrissage. La Guerre des mondes suit en 1953. Puis Earth vs. the Flying Saucers (1956), avec les effets spéciaux de Ray Harryhausen, reprend une trame d'invasion extraterrestre directement inspirée du roman de H.G. Wells. Ensemble, ces films contribuent à faire des années 1950 une décennie charnière pour l'ufologie naissante, popularisant une imagerie, le disque métallique argenté, qui restera associée au phénomène ovni pour les décennies suivantes.
Il n'existe pas d'équivalent français à ce corpus américain durant la même période. Le cinéma hexagonal des années 1950, alors traversé par les prémices de la Nouvelle Vague, ne s'empare pas du motif de la soucoupe volante. Le phénomène reste, à ses débuts, une production presque exclusivement américaine, portée par un contexte propre aux États-Unis de l'après-guerre : l'angoisse atomique et la paranoïa anticommuniste.