
Depuis les premières décennies de l'ère atomique, des témoignages persistants signalent la présence de phénomènes aériens non identifiés au-dessus des installations nucléaires. Silos de missiles balistiques, centrales électronucléaires, dépôts de matières fissiles : les sites concernés sont nombreux, les témoins souvent militaires, et les faits, dans une partie des cas, étayés par des documents officiels.
Ce qui distingue ce dossier d'une rumeur ordinaire, c'est son ancienneté et sa géographie. Les signalements ne proviennent pas d'un seul pays, ni d'une seule époque. Ils couvrent huit décennies, plusieurs continents, et mobilisent des acteurs institutionnels — jusqu'à l'introduction d'un chapitre dédié dans un rapport annuel du Pentagone.
La corrélation nucléaire/PAN ne commence pas avec la Guerre froide. Selon les recherches du chercheur américain Robert Hastings, dont l'ouvrage UFOs and Nukes (publié à partir de 2008, réédité et mis à jour) compile plus de 150 témoignages d'anciens militaires américains, des observations non identifiées auraient été consignées dès janvier 1945 au-dessus d'une usine de traitement du plutonium dans l'État de Washington — plusieurs mois avant les bombardements atomiques du Japon.
Ces signalements précoces, difficiles à vérifier de façon indépendante, posent néanmoins le cadre chronologique d'un phénomène qui s'étoffera de façon significative à partir de la fin des années 1940, à mesure que les arsenaux nucléaires se développent de part et d'autre du rideau de fer.
L'incident le plus documenté de cette période reste celui de la base aérienne de Malmstrom, dans le Montana, en mars 1967. Le lieutenant Robert Salas, officier de lancement de missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) Minuteman, était en service dans un poste de commandement souterrain lorsque la séquence s'est déroulée.
Dans ses témoignages publics ultérieurs — notamment lors d'une conférence de presse retransmise en direct par CNN le 27 septembre 2010, organisée par Robert Hastings à Washington D.C. — Salas a décrit avoir reçu un premier appel de son chef de sécurité signalant des lumières non identifiées dans le ciel, se déplaçant à grande vitesse, s'arrêtant net, effectuant des virages à 90 degrés, sans bruit. Puis un second appel, plus alarmant : un objet lumineux rougeoyant stationnait au-dessus de la porte d'entrée de la base. Peu après, dix missiles Minuteman sont passés en statut « non opérationnel ».
Salas a depuis indiqué avoir appris qu'un incident similaire s'était produit sur un autre site de lancement, dans des circonstances comparables, une semaine plus tard. Son témoignage est corroboré par celui du colonel Frederick Meiwald, également en service cette nuit-là.
L'armée de l'air américaine n'a jamais fourni d'explication publique sur la cause technique exacte de cette mise hors service simultanée. Robert Salas a par ailleurs déclaré avoir présenté ces faits devant l'AARO, le bureau officiel d'enquête sur les PANs créé en 2022 par le Pentagone.
Le 23 octobre 2010, la base de F.E. Warren, dans le Wyoming, a temporairement perdu la capacité de communiquer avec 50 de ses missiles Minuteman III. L'information a été rendue publique trois jours plus tard par The Atlantic, via une fuite. L'armée de l'air a reconnu l'incident, l'attribuant officiellement à la défaillance d'une carte électronique dans un processeur du système d'armement, et indiquant que la panne avait duré 59 minutes.
Des techniciens en poste à Warren ont toutefois contesté cette durée, affirmant que le problème de communication, bien qu'intermittent, avait persisté plusieurs heures. Ces mêmes sources ont également signalé des observations, par plusieurs équipes de techniciens, d'un engin de grande taille, en forme de cigare, manœuvrant au-dessus du champ de missiles ce jour-là.
Robert Hastings, qui a rendu compte de ces témoignages, prend lui-même soin de préciser que ses sources « n'ont pas affirmé que l'objet observé avait causé la panne », et que l'Air Force a officiellement attribué le dysfonctionnement à une cause mécanique. La coïncidence temporelle reste cependant notée dans les archives de la recherche sur les PANs.
Le phénomène n'est pas exclusivement américain. Entre septembre 2014 et mars 2015, la France a connu une série de survols non identifiés au-dessus de ses installations les plus sensibles. Selon un rapport du Sénat publié en 2015, dix-neuf sites sensibles hébergeant des activités nucléaires avaient été survolés sans autorisation, représentant au total quarante événements distincts.
Les sites concernés comprennent des centrales nucléaires d'EDF (Nogent-sur-Seine, Cattenom, Bugey, Chooz, Gravelines, Blayais, Golfech, Penly, Dampierre, Saint-Laurent, Flamanville, Fessenheim, Saint-Alban), mais aussi des centres du CEA (Saclay, Bruyères-le-Châtel), l'usine de retraitement d'Areva à La Hague, la base sous-marine de l'île Longue, et le centre de transmissions stratégiques de Sainte-Assise. Certains engins ont même survolé le palais de l'Élysée.
EDF a déposé plainte à la gendarmerie à chaque intrusion constatée, indiquant systématiquement que « les survols n'ont eu aucune conséquence sur la sûreté et le fonctionnement des installations ». Ce qui a frappé les observateurs à l'époque, ce sont les observations quasi-simultanées sur plusieurs sites très éloignés les uns des autres : le 14 octobre 2014, Cattenom et Nogent sont survolées le même jour ; le 19 octobre, quatre centrales — Bugey, Nogent, Chooz et Blayais — le sont simultanément.
Ces engins n'ont jamais été identifiés officiellement ni attribués à un opérateur. Interrogé à l'époque, le GEIPAN a précisé ne pas avoir été saisi, les observations ayant été identifiées par EDF et les gendarmes comme relevant de drones. Dix ans après, aucun document administratif sur cette affaire n'a été rendu public.
Le rapport annuel consolidé sur les PANs publié par l'AARO en novembre 2024, couvrant la période du 1er mai 2023 au 1er juin 2024, contient un chapitre spécifique sur les incidents à proximité des infrastructures nucléaires américaines.
L'office indique avoir reçu dix-huit signalements émanant de l'Administrateur pour la sécurité nucléaire et du président de la Commission de réglementation nucléaire (NRC), tous relatifs à des incidents survenus à proximité d'infrastructures nucléaires, d'armements ou de sites de lancement. L'AARO a classé l'ensemble de ces dix-huit incidents dans la catégorie UAS (systèmes d'aéronefs sans pilote, c'est-à-dire des drones).
Parmi ces cas : dix survols de zones protégées de moins de cinq minutes ; deux incidents de durée plus longue (53 minutes et 1 heure 57 minutes) ; deux cas impliquant deux engins simultanément. Un drone s'est crashé le 3 août 2023 sur le site de la centrale nucléaire D.C. Cook, dans le Michigan, et a été remis aux autorités locales. Entre le 10 et le 15 octobre 2023, la centrale de BWXT à Lynchburg (Virginie) a été survolée six nuits consécutives.
Ce chapitre du rapport AARO constitue la première reconnaissance institutionnelle explicite et chiffrée, dans un document officiel du Pentagone, d'incidents non résolus à proximité d'installations nucléaires américaines au cours d'une période récente.
L'investigateur américain George Knapp, journaliste spécialisé sur les PANs depuis plus de trente ans et qui a obtenu de nombreux documents via des demandes FOIA (Freedom of Information Act), a indiqué avoir rassemblé des documents sur des incidents survenus dans les principaux laboratoires nucléaires américains : Los Alamos, Livermore, Sandia et Savannah River. « Toutes les installations nucléaires majeures ont connu des incidents dramatiques où des engins inconnus ont survolé les sites, sans que personne ne sache d'où ils venaient ni ce qu'ils faisaient », a-t-il déclaré dans un entretien reproduit par le site History.com.
Des observations similaires ont été documentées à l'international. Le Japon figure parmi les zones de concentration identifiées par le Pentagone dans sa cartographie des points chauds PANs, notamment dans la préfecture de Fukushima et les villes d'Hiroshima et Nagasaki. La France, avec la vague de 2014-2015, y prend également une place notable. En Belgique, lors de la vague UFO de 1989-1990 — l'une des mieux documentées au monde, avec des observations par les forces de l'ordre et des relevés radar confirmés — certains témoignages concernaient des installations militaires.
Il convient de distinguer ce qui est établi de ce qui reste ouvert.
Ce qui est établi : des phénomènes aériens non identifiés ont été signalés à de nombreuses reprises au-dessus d'installations nucléaires, par des témoins militaires dont les témoignages ont été recueillis et, dans certains cas, corroborés. Des documents officiels — rapports du Sénat français, rapport annuel de l'AARO, déclassifications partielles de l'armée de l'air américaine — attestent de la réalité de certains incidents.
Ce qui reste ouvert : la nature de ces phénomènes, leur origine, et l'existence ou non d'un lien causal avec les dysfonctionnements constatés sur certains systèmes d'armement. L'AARO, dans son rapport 2024, classe les incidents récents en catégorie drone sans les résoudre individuellement. Pour les incidents historiques, comme Malmstrom en 1967, aucune explication officielle définitive n'a jamais été fournie sur les missiles mis hors service.
Le GEIPAN, contacté lors de la vague française de 2014, a répondu qu'il n'avait pas été saisi, les engins ayant été identifiés comme drones par les opérateurs concernés — ce qui ferme l'angle d'investigation du phénomène aérospatial non identifié, sans pour autant résoudre la question de l'identité des opérateurs.
La corrélation géographique et temporelle est documentée. Son interprétation reste, à ce stade, entièrement ouverte.
Sources : Robert Hastings, UFOs and Nukes (2008, édition révisée) ; rapport du Sénat français n° 267 (2015) sur les drones et la sécurité des installations nucléaires ; AARO, FY2024 Consolidated Annual Report on UAP (novembre 2024) ; témoignages publics de Robert Salas (conférence de presse Washington D.C., 27 septembre 2010 ; audition au Congrès américain, 2023) ; communiqués EDF et sortirdunucleaire.org (2014-2015) ; History.com, Vice.